Une chine hégémonique en mer de chine ?

Noémie Javey

Aucune « initiative » pouvant « compliquer le conflit » en mer de Chine méridionale ne sera prise annoncent Xi Jinping et Tran Dai Quang dans une déclaration conjointe. Cette décision actée en marge de l’Asean, le 14 novembre 2017 entre le président chinois et son homologue vietnamien semble montrer une volonté d’apaisement entre les deux pays. Mais est-ce un apaisement réel ou doit-on y voir le symbole de l’abdication vietnamienne face à la Chine?

La mer de Chine attire les convoitises

Les îles Spratleys et Paracels, situées en mer de Chine méridionale, suscitent énormément de convoitises. La mer qui les entoure est riche en ressources halieutiques (poissons), et son fond marin renfermerait d’importantes réserves de pétrole et de gaz naturel. Pour l’instant, seule la présence de réserves d’or noir équivalant à 7 milliards de barils a été prouvée. Les scientifiques estiment à environ 266 millions de milliards de mètres cubes, la réserve de gaz naturel.

Les archipels disputés en mer de Chine méridionale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces îles bénéficient aussi d’un emplacement avantageux. Au centre de la 2e voie maritime mondiale pour le commerce, 50 % du tonnage marchand international passent dans leurs eaux selon l’Institut de relations internationales et stratégiques. Contrôler ces îles, c’est pouvoir surveiller 90 % du commerce extérieur de la Chine et un tiers du commerce mondial. Dans les marchandises en transit, on retrouve notamment une partie importante des ressources énergétiques consommée en Asie.

Ces archipels représentent aussi un enjeu militaire. Si la Chine arrive à imposer sa puissance sur ces archipels, elle pourra sortir du contrôle exclusif des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le même temps, la profondeur des eaux permet à Pékin de déployer, dans l’océan Pacifique, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.

Une politique chinoise impérialiste

A travers la technique de la poldérisation, la Chine accentue sa présence sur les archipels.

La poldérisation consiste en la conquête de territoires sur la mer ou sur des zones humides par une technique en trois étapes : l’endiguement, le remblaiement et enfin l’assèchement. Cette artificialisation du territoire permet de gagner de nouvelles terres, les polders, et d’y développer des infrastructures, des villes et même l’agriculture. La Chine est maîtresse en la matière mais le Vietnam tire son épingle du jeu. D’après des images satellites, il a « poldérisé » plus de positions dans les îles Spratleys que la Chine. La poldérisation se développe de manière exponentielle dans ces archipels.

En 2012, la Chine prend le contrôle du récif de Scarborough, à 230 kilomètres de l’île principale des Philippines. Elle engendre ainsi la colère des Philippins. Ces derniers considèrent que le récif leur appartient d’autant que l’île de Hainan, la masse terrestre chinoise la plus proche du récif, est à 650 kilomètres de Scarborough. Seulement, face à la puissance militaire chinoise, les Philippins doivent s’incliner.

La Chine continue de placer ses pions en mer de Chine méridionale. Elle annonce la création, dans l’archipel des Spratleys, de Sansha. Cette préfecture gère l’intégralité des territoires de la mer de Chine méridionale, et même les territoires disputés. Dans la foulée, Pékin y fait venir une garnison militaire et construire une piste d’avion.

Vue aérienne de Sansha, ville-préfecture chinoise

En 2014, le pays continue d’agacer ses voisins asiatiques en mettant en place une plateforme de forage pétrolier en eau profonde dans l’archipel. Le Vietnam cherche alors des moyens d’incriminer la Chine. Le pays accuse, à tort,  un bateau chinois d’avoir fait couler des pêcheurs vietnamiens. S’en suit de nombreuses et violentes manifestations anti-chinoises au Vietnam. Les relations sino-vietnamiennes s’enveniment. La Chine accuse même le gouvernement vietnamien de « connivence » avec les émeutiers.

La Chine « viole les droits souverains »

En avril 2016, la Chine installe un phare sur l’île artificielle de Subi dans l’archipel des Spratleys. Cette île, revendiquée par la Chine, l’est aussi par Taïwan, le Vietnam, les Philippines, la Malaisie et Brunei. La Chine l’a faite sienne en la transformant progressivement en île artificielle qui reste émergée même à marée haute. Ex-récif, l’île de Subi accueille désormais une base militaire et une garnison de 200 militaires.

L’île de Subi rentre dans les critères fixés par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM). Pour que le territoire autour d’une île puisse être revendiqué comme Zone économique exclusive (ZEE) par le pays propriétaire, la CNUDM demande en effet à ce que l’île soit émergée même à marée haute. En transformant l’île de Subi en terre émergée en permanence, la Chine cherche ainsi à revendiquer la ZEE autour de l’île, soit une étendue d’eau de 200 miles nautiques.

Seulement, en juillet 2016, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, convoquée par les Philippines, donne tort à la Chine. « Le tribunal juge qu’il n’y a aucun fondement juridique pour que la Chine revendique des droits historiques sur des ressources et dans les zones maritimes à l’intérieur de la « ligne en neuf traits »». Elle établit que la Chine, qui a boycotté les audiences, a « violé les droits souverains » des Philippins. Si le Vietnam a salué la décision, la Chine a rejeté le jugement, disant qu’elle « n’accepte pas ni ne reconnaît » l’arbitrage de la Cour.

Un conflit ancien

Ce conflit en mer de Chine méridionale est ravivé en 2012. Mais ses racines les plus récentes remontent à la fin de la seconde guerre mondiale.

A la suite de la défaite japonaise lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis proposent à la Chine, en 1946, de prendre possession des îles Paracels, jusqu’ici sous contrôle nippon.

Du fait d’une présence de plus en plus marquée des Français dans la région, le régime nationaliste chinois publie, en janvier 1947, une carte très détaillée de la mer de Chine méridionale : la « ligne en neuf traits ». Selon ce document, la plupart des territoires recensés dans cette mer appartiennent à la Chine. Cette souveraineté serait légitimée par la présence de pêcheurs chinois depuis près de 2 000 ans dans ces eaux. Depuis, la diplomatie chinoise, nationaliste ou communiste, reste sur cette revendication d’une mer de Chine méridionale quasi-intégralement chinoise. Mais ces arguments historiques peuvent être prônés par d’autres pays asiatiques comme le Vietnam, présents eux aussi depuis des siècles dans ces eaux.

Profitant de la guerre d’Indochine, la France prend possession des îles Paracels en 1948. Un an plus tard, elle octroie ces îles à la République du Vietnam.  Avec cette cession, la France compte sur la République du Vietnam pour faire rempart à la République démocratique du Vietnam, communiste.

En 1951, les dirigeants nationalistes chinois fuient la Chine devenue communiste et s’installent à Taïwan. Ils laissent déserts les archipels. Le Japon signe lui le traité de paix de San Francisco, synonyme de son retrait définitif en mer de Chine méridionale. Le Vietnam en profite alors pour revendiquer sa souveraineté sur ces îles.

Lorsqu’en 1955, le Vietnam se scinde en deux, les îles restent sous possession vietnamienne. Mais le Vietnam du Nord, communiste, n’en voit pas la couleur. Seul le Vietnam du Sud récupère l’ensemble des îles des Paracels et une partie des Spratleys. L’autre partie est revendiquée par 3 autres pays : la Malaisie, les Philippines, et le sultanat du Brunei.

Une reconquête chinoise

En 1974, les perspectives de victoire pour le Vietnam du Sud s’amoindrissent de jour en jour. Un groupe de civils chinois profite de cette occasion pour tenter de s’installer sur les Paracels. Les Sud-Vietnamiens contre-attaquent mais sont surpassés par la puissance militaire chinoise. Bilan : 70 morts dont 50 Vietnamiens. Les Paracels passent définitivement sous autorité chinoise.

La République populaire de Chine continue de revendiquer l’ensemble des archipels. A la fin des années 80, elle recourt une nouvelle fois à la force pour reprendre le contrôle de récifs des Spratleys aux Vietnamiens et Philippins.

L’occupation des îles Spratleys en 2009

Course forte et inégale aux armements

Soldats de l’armée populaire vietnamienne sur les îles Spratleys disputées, en 2009

Face à ce désir impérialiste de la Chine, le Vietnam se réarme. Il entre pour la première fois dans le top dix des importateurs d’armes.

Le Stockholm International Peace Research Institute montre que les importations d’armes du Vietnam ont augmenté de 699 % entre 2010 et 2015. Le Vietnam passe de la 43e place de 2006 à 2010 à la 8e entre 2010 et 2015.

La Chine, quant à elle, continue sa stratégie de réarmement entamée depuis le début des années 2000. Elle est désormais la troisième flotte navale au monde, et pourrait bientôt dépasser la Russie. Dans le même temps, ses dépenses militaires ont décuplé : elles sont passées de 18 milliards en 1989 à 200 milliards en 2014.

Pour autant, l’ampleur de leur armada militaire n’est pas comparable, tant celle de la Chine est supérieure. Quatre fois plus de soldats actifs sont recensés dans l’armée chinoise par rapport à l’armée vietnamienne..

Fin de partie pour le Vietnam ?

Des fortes tensions, mais une déclaration conjointe : comment l’expliquer ?

Pour la Chine, cette déclaration s’inscrit dans sa volonté de négocier bilatéralement avec ses voisins régionaux. Elle négocie ainsi en position de force et rend impossible toute alliance des pays asiatiques contre elle. Dans le même temps, la Chine a su rendre ses voisins économiquement dépendants en les abreuvant d’investissements. Désormais, les autres pays de l’Asean ont peur de fâcher la Chine et de perdre ces investissements, pourtant si précieux.

Pour le Vietnam, la signature de cette déclaration apparaît comme un aveu de faiblesse. Il se retrouve en position d’infériorité au sein de l’Asean quand la Chine dictent ses conditions aux pays de l’Asean. En août déjà, lors d’un autre sommet de l’Asean, le Vietnam avait échoué à convaincre les neuf autres membres de condamner la Chine pour sa construction d’îlots artificiels en mer de Chine méridionale.

Depuis son arrivée au pouvoir en janvier 2017, aux Etats-Unis, Donald Trump se démarque de son prédécesseur Barack Obama. Il  privilégie la Chine au Vietnam. La priorité n’est plus le conflit en mer de Chine mais la Corée du Nord et son arsenal nucléaire.

En se retirant du TPP, l’accord de libre-échange transpacifique, les Etats-Unis participent à la dépendance économique du Vietnam envers la Chine. Ils sont son premier client à l’export. Enfin, le Vietnam, comme ses autres voisins, n’a aucun intérêt à se lancer dans une confrontation ouverte avec la Chine. Le bien-être de son économie dépend trop de la coopération avec Pékin.

Une armée nombreuse, une opposition affaiblie, une présence renforcée dans la région. Seul manquait cette déclaration conjointe pour illustrer la désormais toute puissance de la Chine dans la région.

Noémie Javey

 

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