Au Liban, les élections étudiantes déchaînent les passions

Mathieu Hennequin

Au Liban, les élections étudiantes sont un véritable enjeu national. Ces dernières semaines, les candidats faisaient campagne au sein des universités, dans un climat tendu. L’université de Saint-Joseph ne semble pas faire exception à la règle. Récit et décryptage.

Dans la cours du campus des sciences humaines de l’université Saint-Joseph (USJ) de Beyrouth, un spectacle particulier a eu lieu ces dernières semaines. Un spectacle qui a particulièrement attiré l’attention des 50% d’étudiants étrangers : les élections étudiantes.

On comprend mieux leur importance dès que l’on saisit les enjeux de cet évènement, à l’intérieur comme à l’extérieur du campus. Contrairement aux élections étudiantes telles que l’on les connaît en France, les libanaises prennent une tout autre dimension : les rassemblements de masse et chants pro-Hezbollah ou pro-Forces Libanaises remplacent les discours timides en fin d’amphi.

Parfois même, malheureusement, les coups, les armes blanches ou à feu prennent le rôle des flyers et formulaires remplis à la va-vite. Les deux semaines précédant les résultats, l’ambiance est explosive et on ne compte plus les provocations et altercations après les élections.

Au-delà du simple enjeu électoral se trouvent des fractures datant de la guerre civile.   Elles structurent encore ces élections autour de deux mouvements : l’alliance du 14-Mars, militant pour un Liban souverain et indépendant de la Syrie, et l’alliance du 8-Mars, plus favorable et reconnaissante envers l’intervention syrienne au Liban.

Des partis politiques omniprésents dans les élections étudiantes

Les étudiants sont l’une des principales cibles des partis politiques libanais : ils forment un véritable foyer  de recrutement et de militantisme, comme le souligne le journaliste Michel Hajji Georgiou. Un nombre considérable de jeunes participent aux réunions pré-électorales, organisées dans les locaux mêmes des partis politiques dominants. Les réunions de soutien aux listes du CPL (Courant Patriotique Libre), pendant les campagnes de 2008 et de 2009, ont rassemblé jusqu’à une soixantaine de personnes pour la seule faculté d’économie. Un chiffre largement supérieur aux sympathisants ordinairement actifs sur le campus durant l’année.

S’ajoute également un fort taux de participation aux élections estudiantines. Il atteint presque les 90% chez les étudiants de première année dans l’ensemble des facultés de l’Université Saint-Joseph. Un chiffre supérieur à la moyenne nationale lors des législatives. Cela explique les nombreuses antennes de partis politiques auprès des étudiants, parfois eux-mêmes très proches des cadres du parti.

Des étudiants de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth en plein débat. Photo: Mathieu Hennequin.

Il n’est pas rare d’entendre que tel étudiant est le gendre d’un député Hezbollah, qu’un autre côtoie un cadre des Forces libanaises… Ces derniers assurent souvent la mise en place d’un réseau d’encadrement. Le but : recruter de futurs militants et les former par la transmission d’un savoir-faire politique.

Et cette influence des partis au sein du milieu universitaire a tendance à déchaîner les passions. Et parfois, les étudiants sortent de leurs gonds, comme le souligne Cyril, vice-président de l’amicale des étudiants de l’Institut Politique de l’USJ. « C’est normal que les partis politiques aient une influence dans l’université. Mais ils imposent un conflit politique qu’ils transfèrent de la sphère politique à celle universitaire, ils n’aident pas à l’instauration d’un débat plus modéré. On remarque que certains élèves se comportent de manière assez fanatique, malheureusement, ce qui n’est pas propice au débat. »

Le cercle familial, instance principale de socialisation politique

Vingt-sept ans après la fin de la guerre, onze ans après un conflit avec Israël, les fractures sont nombreuses au Liban et la tension, extrême. Chaque famille a son histoire face à la guerre, sa propre mémoire des évènements et donc son avis tranché sur toute question politique. Difficile, dans ce contexte, d’arriver à se former objectivement sa propre vision en dehors de cette pression familiale. Un élément constitutif de la virulence des élections étudiantes pour Cyril : « le passé et la mémoire des parents forgent une identité très forte qui a tendance à s’inclure dans le cadre universitaire ». Ainsi, les étudiants peuvent difficilement s’ouvrir à d’autres courants ou opinions politiques, sous peine d’être considérés comme des « traîtres » aux yeux de leur propre famille.

Un débat à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Photo : Mathieu Hennequin.

Cette pression familiale s’allie souvent au religieux, qui structure la société libanaise dans sa totalité. Le découpage confessionnel de la population se retrouve aussi à  l’université, entre les étudiants. « Au Liban, généralement, chrétiens et musulmans fréquentent des écoles différentes dès le plus jeune âge. Du coup ils n’ont pas cette culture du débat, cette habitude de se confronter à un point de vue différent », souligne Cyril. Pour Eugénie, étudiante en science politique, cette dimension confessionnelle rend le débat plus virulent, car elle dote les individus d’une « logique de mission spirituelle » et le transforme en « lutte confessionnelle ».

Pour lutter contre l’influence de ces barrières sociales, Cyril et les membres de l’amicale de l’ISP ont créé cette plateforme afin de « rassembler différents points de vue, une sorte de fusion de différents mouvements en gros ». Ils organisent des débats entre étudiants et veulent créer une plateforme « où l’on peut dévoiler ses convictions politiques à travers des débats ». Si ce genre d’initiative est un pas vers l’apaisement du dialogue, la route est encore longue selon Eugénie : « beaucoup d’évènements politiques et religieux sont trop récents pour avoir du recul. »

Mathieu Hennequin 

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