Exciser les femmes pour contrôler leurs corps

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On comptabilise aujourd’hui 200 millions de femmes, de jeunes et petites filles, victimes de mutilations sexuelles. Des coutumes pratiquées par des femmes sur des femmes. Mais qui tirent leurs origines d’une volonté masculine, celle de contrôler et de brider les corps féminins.

« L’excision, c’est fait par les hommes pour brimer les femmes ». Les mots d’Eliane Aïssi sont durs. Elle connaît bien le sujet, elle qui a fondé l’association Rencontre Internationale Des Femmes Noires (Rifen) qui accueille, notamment, des femmes excisées. Avec Evelyne Ongong Boulou, actuelle présidente, et Bédé Béheya, coordinatrice sociale, elle parle longuement des mutilations sexuelles, ces pratiques qui consistent à couper tout ou une partie de l’organe féminin. La plus courante étant l’excision. Soit, d’après l’OMS, « l’ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres (replis internes de la vulve), avec ou sans excision des grandes lèvres (replis cutanés externes de la vulve) ».

200 millions de femmes sont victimes de mutilations sexuelles dans le monde. Pratiques concentrées dans 30 pays africains et du Moyen-Orient, même si elles sont également courantes dans certains pays d’Asie.

Elles étaient également répandues en Europe occidentale : d’après les chercheuses Armelle Andro et Marie Lesclingand, auteures de Les mutilations génitales féminines Etat des lieux et des connaissances, dans un « contexte de médicalisation répressive de la sexualité », des médecins européens mutilaient des femmes, tout au long du XIXè. Pour « soigner » de certaines pratiques sexuelles, comme la masturbation féminine, considérée comme une « pathologie », ils pratiquaient des clitoridectomies, c’est-à-dire l’ablation partielle ou totale du clitoris.

Une pratique instaurée par des hommes, entretenue par des femmes

Mais alors comment expliquer ce phénomène ? La religion ? « Absolument pas», répond Eliane Aïssi, catégorique. « Les mutilations n’ont rien à voir avec la religion. Certains pensent que ça vient de la religion musulmane mais c’est faux ». Il suffit de regarder une carte pour le confirmer. En Afrique, elles ne sont pas pratiquées dans les pays du Maghreb par exemple, excepté l’Egypte. « On a retrouvé des momies infibulées (voir encadré ci dessus) et les Egyptiens n’étaient pas des musulmans, ajoute la présidente d’honneur de Rifen. On appelle même l’infibulation, « la pharaonique » ».

La pratique de l’excision dépend surtout du groupe ethnique d’origine. Elle est associée à des rites traditionnels. « Il y a une pression sur les femmes pour qu’elles se fassent couper, assure Eliane. C’est entretenu par les femmes même si ce sont les hommes qui l’ont instauré. On entend beaucoup dire que c’est la coutume. C’est pour mettre les gens dans la norme, pour ne pas qu’elles soient la risée de la société ». Une petite fille non excisée peut être exclue du groupe, de sa famille, être insultée. « C’est compliqué pour les mamans qui veulent s’insurger contre ces pratiques, précise Evelyne Ongong Boulou. Il faut qu’elles s’opposent à toute la communauté. Les rares qui peuvent le faire ont une situation économique confortable ».

Une pratique ancrée…

Tout un argumentaire est développé pour faire accepter la pratique aux femmes. On joue sur les peurs. Comme celle de perdre un enfant, si l’on n’est pas excisée au moment de l’accouchement. Ou celle de devenir stérile, si le clitoris touche le pénis au moment de l’acte sexuel. « Toutes ces idées fausses sont rabâchées depuis l’enfance, pour beaucoup, c’est un passage obligé, regrette Eliane. Il y a même des anthropologues qui disent que c’est une façon de parfaire, de finir la femme. Le clitoris reste de la masculinité qu’il faut retirer pour que les femmes soient vraiment des femmes ». Sales, infidèles, impures sont des qualificatifs jetés à la figure des femmes non excisées.

Bédé Béheya se souvient : « au Togo, on ne pratique pas l’excision mais on a quand même des rites de passage. On avait notamment le rite de passage à l’âge adulte, il fallait se raser la tête et sortir nue, pour vérifier si on était vierges. J’aspirais à cela. Mon père m’avait tellement formatée. J’avais des cousines qui n’avaient pas passé le rite et on les insultait. Je fais l’analogie avec l’excision et je peux comprendre comment on endoctrine les gens ».

Surtout, les conséquences ne sont jamais abordées. Douleurs violentes, infections, règles douloureuses, problèmes sexuels, risque accru de complications à l’accouchement, décès… Pour de nombreuses femmes l’excision est une souffrance. Et puis, il y a la question du plaisir. « Il y a des femmes excisées qui éprouvent du plaisir sexuel, reconnaît Eliane. Mais la notion de plaisir on la définit comment ? Et la proportion de femmes excisées en souffrance est énorme ».

 … à déconstruire

Depuis plusieurs années s’ajoute le développement de la médicalisation des mutilations sexuelles. Comme une solution à la douleur éprouvée par les femmes. Le but ? Couper les femmes à l’hôpital, pour éviter les infections et réduire le nombre de décès. Un « faux débat » pour Evelyne :

« L’Egypte a été l’un des premiers pays à le faire. On ne voit que les conséquences immédiates, le fait que ça limite l’infection, le choc. Mais ils ne regardent pas les conséquences psychologiques et ce que ça implique pour la vie des femmes. On voit certains médecins qui défendent le droit des femmes adultes à se faire couper. On doit combattre cela ».

Comment déconstruire ce discours ? « Le problème c’est de déconstruire quelque chose intégré depuis des années », déplore Eliane. Plusieurs pays ont interdit les mutilations sexuelles, à l’image de la Gambie, du Sénégal ou encore du Kenya. Avec plus ou moins d’efficacité. Certaines politiques fonctionnent plutôt bien. C’est le cas au Burkina Faso, qui a intégré la thématique des mutilations sexuelles aux enseignements scolaires. Mais dans d’autres régions, des sommes importantes ont été dépensées, sans grands résultats. « Au Sénégal, il y a même eu des manifestations de dépôt des couteaux, l’arme avec lesquelles les petites filles sont coupées. Mais au final, ça a quand même continué », dénonce la présidente d’honneur.

Au-delà de la loi, il faut également sensibiliser. C’est le travail d’associations comme Rifen. Groupes de parole, débats, interventions auprès du personnel hospitalier :  autant d’actions pour permettre une meilleure compréhension du problème.

« Notre but n’est pas de monter les enfants contre les parents mais de leur faire comprendre les aspects négatifs. Il faut leur faire comprendre que ce n’est pas normal qu’on leur retire une partie de leur corps ».

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