L’eau propre, un enjeu des tensions entre Inde et Chine

François Chagnaud

La tension est forte entre les gouvernements indiens et chinois dans la région du Nord-Est de l’Inde. Les inondations en Inde sont meurtrières, le manque d’eau atteint des niveaux critiques en Chine et les enjeux énergétiques et politiques sont colossaux. Dans une zone historiquement propice aux frictions entre l’Inde et la Chine, les stratégies se déploient et s’entrechoquent. Décryptage d’une situation qui s’envenime.

Les sources des plus grands fleuves traversant l’Asie du Sud se trouvent dans les hauteurs de l’Himalaya. Plus précisément, dans la région autonome du Tibet, sous contrôle chinois depuis 1951.

Selon Brahma Chellaney, professeur indien d’Etudes stratégiques et spécialiste de la question de l’eau, la quantité d’eau disponible par être humain a chuté d’environ 60% en 70 ans. Résultat : 4 milliards de personnes vivent dans des zones frappées par une pénurie d’eau potable. Sur ces 4 milliards, on en retrouve 1 milliard en Inde, 900 millions en Chine. Bien que l’approvisionnement en eau soit une problématique commune aux deux pays opposés, elle n’a pas les mêmes répercussions sur leurs populations. Les solutions aux deux crises différentes traversées par l’Inde et la Chine semblent irréconciliables …

Inde : les plus grands fleuves et barrages

La Chine face à une pénurie d’eau potable

La Chine est particulièrement frappée par une pénurie d’eau potable de grande envergure. Le nord du pays concentre environ 45% de la population du pays mais seulement 15% des ressources hydriques. Les 500m3 d’eau disponibles par habitant ne suffisent pas pour garantir un niveau de vie et des conditions sanitaires correctes. Cette pénurie découle de la surexploitation des nappes phréatiques, les forages se faisant toujours plus nombreux et plus profonds. Il est estimé que la moitié de ces nappes se trouve désormais en dessous du niveau de la mer.

En outre, l’accès à l’eau courante ne garantit pas sa qualité. A l’instar de l’air ambiant des grandes agglomérations chinoises, la majorité des cours d’eau est polluée par le secteur industriel. Selon les chiffres de l’organisme gouvernemental chargé de l’étude de la qualité des eaux,  jusqu’à 40% des rivières du pays étaient « gravement polluées » en février 2012. Hu Siyi, le ministre-adjoint au ministère des Ressources aquatiques, a même précisé que 20% des rivières atteignent un niveau de toxicité tel qu’un simple contact pourrait être dangereux.

L’Inde frappée par des inondations

En Inde, le problème se dessine différemment. Les inondations de l’été 2017, dues à une mousson particulièrement intense, ont causé la mort de plus de 600 personnes et d’importants dégâts matériels. Les autorités indiennes blâment la Chine pour son manquement aux exigences du India-China Expert-Level Mechanism de 2006. Ce traité oblige la Chine à communiquer des données sur le débit et la qualité des eaux des fleuves prenant leur source sur son territoire et qui traversent l’Inde. « La Chine a l’obligation de partager ces données de manière périodique, chaque année. Selon mes informations, la Chine n’en a communiqué aucune » a déclaré le porte-parole du ministère des Affaires Etrangères indien Raveesh Kumar.

Ces inondations sont destructrices à plus d’un égard. Le choc occasionné par le déferlement des eaux ne constitue qu’une partie des dégâts. Les cultures ravagées, dans les Etats du Bihar, de l’Uttar Pradesh, et de l’Assam ont occasionné des pénuries alimentaires. Les eaux stagnantes déposées par le débordement des fleuves amènent de nombreuses maladies. Les moustiques prolifèrent dans les mares et le choléra se répand en raison de la contamination des eaux saines par les eaux souillées.

La situation humanitaire n’est pas le seul enjeu de cette crise de « l’or bleu » sans précédent. L’industrie hydroélectrique est un secteur stratégique de première importance pour les gouvernements indiens et chinois, qui entendent bien profiter des importantes réserves en eau offertes par les nombreux fleuves prenant leur source sur les hauteurs de l’Himalaya.

L’énergie hydroélectrique, ultime sujet de discorde ?

Le fleuve Yarlung Tsangpo prend sa source dans les hauteurs de l’Himalaya tibétain, région que la Chine s’est appropriée en 1951. Il poursuit son cours vers l’est, le long de la frontière sud avec l’Inde, avec d’y faire son entrée par l’Etat de l’Aruchanal Pradesh. Il prend alors le nom de Brahmapoutre et continue sa route vers l’océan Indien, traversant le Bangladesh du nord au sud.

Ce fleuve puissant est le point de crispation majeur entre les gouvernements chinois et indiens. Il a une importance toute particulière pour l’Inde. Il représente 29% de la surface totale des fleuves du pays et, en termes plus stratégiques, représente approximativement 44% du potentiel hydroélectrique indien. La Chine a toutefois de nombreux projets pour le Yarlung Tsangpo. Le premier de cette série est le gigantesque barrage de Zangmu. Mis en service en octobre 2015, il a coûté l’équivalent de 1,5 milliard de dollars.

L’Inde du Nord-Est

Le détournement temporaire, à partir de septembre 2016, d’un affluent du Yarlung Tsangpo, le Xiabuqu par les autorités chinoises est l’une des initiatives susceptibles de renforcer la tension dans la région. Ce détournement a pour but de permettre la construction de deux centrales hydroélectriques supplémentaires en aval.

Le gouvernement indien ne cache pas ses inquiétudes face à l’impact que pourraient avoir de tels ouvrages. Le débit du Brahmapoutre pourrait être réduit, compromettant ses propres projets hydroélectriques dans la région frontalière et contestée de l’Aruchanal Pradesh.

Les fluctuations du niveau du fleuve pourraient également devenir encore plus imprévisibles, mettant en péril les populations vivant sur ses rives. Plus de 100 millions de personnes pourraient être affectées par la course à l’or bleu à laquelle se livrent les deux plus grandes puissances de la région.

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