Le sable et son exploitation : analyse d’une guerre de ressource

Emma Cante

En 2011, le réalisateur Denis Delestrac a décidé de faire de ce sujet son cheval de bataille. Avec son documentaire “La guerre du sable : enquête sur une disparition“, diffusé sur la chaîne Arte, nous plongeons au cœur de ce conflit qui perdure aujourd’hui dans de nombreux états, et dont le dénouement semble désastreux. Problématiques écologiques, enjeux économiques voire géopolitiques, voici l’autopsie d’un bouleversement géologique planétaire. 

Dans la conscience collective, le sable est présent en abondance sur notre planète. Théoriquement, on définit comme “sable“ tout ce qui mesure entre 0,065 et 2 millimètres de diamètre ; plus petit on parle de limons et d’argiles, plus gros, de graviers. Mais aussi infime qu’un grain de sable puisse paraître, il n’en reste pas moins infiniment précieux. Au même titre que l’air et l’eau, ce matériau constitue la matière première la plus utilisée au monde. 

Omniprésent dans notre quotidien, du béton au verre, du papier au plastique, ou encore des puces électroniques aux fuselages d’avions, les volumes demandés et attendus sont pharaoniques. La pseudo-gratuité de cette ressource en fait une denrée inépuisable pour les industriels, qui ne lésinent donc pas sur les quantités, ni sur les moyens pour les obtenir. De ce constat est donc né un véritable business du sable, jusqu’ici prolifique, mais pour combien de temps encore ?

Une exploitation agressive et démesurée à travers le monde

Estimés à 120 millions de milliards de tonnes, les chiffres des réserves de sable donnent le tournis. Cependant, on distingue deux principaux types de sable : le premier est celui des déserts, comme le sable du Sahara ou de Dubaï, surabondant mais inexploitable ; ce dernier est trop fin et ne se solidifie pas, il n’intéresse donc en aucun cas les entreprises industrielles ou du bâtiment. 

Le second est le sable marin – celui des plages et des fonds océaniques -, le plus difficile et le plus dangereux à extraire mais le plus recherché. Face à ce dilemme, l’exploitation se tourne exclusivement vers le sable marin. Les pays en possédant peu sur leur territoire, comme les Émirats arabes unis situés en plein coeur d’une zone désertique, n’ont alors d’autre choix que d’importer en grandes quantités cette matière première. Dans ce cas précis, il s’agit de 650 millions de tonnes de sable directement venus d’Australie, pour construire les nouvelles îles artificielles. Quant au Canada premier importateur mondial, l’import de sable est indispensable au procédé de fracturation hydraulique, très utilisé dans le pays.

Pour chaque tonne de ciment, les secteurs du BTP et des travaux publics estiment utiliser sept fois plus de sable et de graviers, que d’eau et de ciment. Rien que pour un seul kilomètre d’autoroute, pas moins de 30 000 tonnes de sable sont requises. Au total, la consommation annuelle de sable se chiffre à 40 millions de tonnes par an, un usage exponentiel pour une ressource qui ne se renouvelle malheureusement plus aujourd’hui.

Capture d’écran du Dessous des cartes sur la consommation mondiale de sable.

Alors face à une demande croissante, les industriels n’hésitent pas à pratiquer des extractions sous-marines gigantesques et parfois mêmes illégales. Au Cap-Vert sur l’île principale Santiago, la population elle-même recueille des sacs de sable à destination des multinationales, afin de répondre à l’explosion démographique, et au boum du tourisme et du secteur immobilier dans le pays. Les exemples sont nombreux et reflètent tous un cercle vicieux : les habitants dépendant des ressources des plages par exemple – tourisme, pêche, aquaculture -, se doivent désormais de participer eux-mêmes au tarissement de ces dernières, simplement pour continuer d’assurer leurs revenus.

Des répercussions écologiques à des fins productivistes

Dans un contexte d’agrandissement général des territoires, que ce soit le cas à Singapour ou encore aux Émirats arabes unis – parmi les plus gros importateurs de sable -, ces extensions urbaines conduisent à de réels pillages des littoraux. Le taux de renouvellement n’étant pas respecté, certaines plages en viennent tout simplement à disparaître, quand il ne s’agit pas d’îles dans leur totalité. En Indonésie, près d’une vingtaine d’îlots au large de la ville de Balikpapan, ont purement été enfouis par le Détroit de Macassar. Cela s’explique par les faunes et coraux marins, ainsi que l’ensemble des organismes vivants, qui sont aspirés et détruits suite aux dragages pour collecter le sable. Les côtes sont aussi fragilisées vis-à-vis de l’absence de barrières naturelles, auparavant constituées par ce matériau. En 2012, après les cyclones qui ont frappé la côte est des États-Unis, la disparition de plusieurs plages a été l’un des facteurs expliquant la puissance inaccoutumée de ces catastrophes naturelles. 

Le journal Le Monde titrait notamment dès 2013 sur les plages du Maroc, aux paysages désormais non plus paradisiaques, mais bien lunaires. « Ponctionner le rivage ou l’avant-plage devient donc une pratique de plus en plus répandue, mais qui entraîne des répercussions particulièrement brutales, non seulement pour les écosystèmes des fonds marins et la pêche, mais aussi pour les franges côtières, où l’érosion s’accélère. » écrivait déjà à l’époque la journaliste Martine Valo. 

Enfin, avec la disparition de certaines espèces marines due à la destruction d’espaces de reproduction, c’est l’ensemble de la chaîne alimentaire qui s’en trouve bouleversée. Les petits pêcheurs se retrouvent sans ressources à exploiter, les agriculteurs doivent se mesurer à l’érosion de leur sol, les habitants des villes côtières à l’élèvement du niveau des eaux, et les autorités à la pollution des nappes phréatiques par l’eau salée. Autant de répercussions qui ébranlent notre écosystème actuel et le remettent complètement en question, ou en tout cas tel que nous le connaissions. 

Mafias, états et multinationales : qui remportera le jackpot

Des récoltes de sable sommaires pour répondre aux besoins démesurés.

Face à ces enjeux et aux bénéfices titanesques générés par l’exploitation du sable, on assiste à une véritable guerre entre multinationales, états et mafias. Au Maroc, la moitié du sable exploité provient notamment de l’extraction illégale. Entre l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et le Cambodge, c’est véritablement un rapport de force avant tout économique mais aussi géopolitique qui s’opère. La cité-État de Singapour continue aujourd’hui d’importer du sable illégalement du Cambodge, depuis les restrictions mises en place par l’Indonésie, le Vietnam et la Thaïlande entre autres. Autres dealers et sociétés fictives sont désignés comme des moyens fréquemment utilisés pour contourner ces interdictions. 

Selon l’ONG américaine Coastle Care, on dénombre plus de 60 pays pratiquant l’exploitation clandestine de sable. En Algérie ou encore en Inde, des arrestations sont monnaie courante, suite respectivement aux découvertes d’imports illégaux en 2015, puis à l’existence de plus de 8000 carrières sauvages destinées à la production. Puisque « la construction représente près de 9 % du PIB de l’Inde, ce qui en fait le troisième plus grand bâtisseur au monde derrière la Chine et les Etats-Unis » rapporte le Parisien, elle peut se targuer de renfermer sur son territoire la mafia du sable la plus développée et la plus violente au monde. Sur le marché des échanges internationaux, où ceux concernant le sable s’élèvent à 70 milliards de dollars américains, l’appât des retombées économiques potentielles attirent, ce qui explique ces exploitations illégales à l’échelle mondiale. Difficile actuellement de contenir ce phénomène, car les ramifications s’opèrent même jusqu’au sein de policiers et d’élus parfois corrompus, à la solde de grands groupes commerciaux et industriels. 

Une prise de conscience tardive et une alternative jugée inutile 

Des actions de sensibilisation commencent à apparaître.

« Le héros invisible de notre époque », tel que le décrit le scientifique Michael Welland dans le reportage d’Arte, apparaît en grand danger face au processus productif de notre siècle. Faute de régulation par les instances internationales compétentes sur la question, rien ne semble sur le point d’évoluer. Malgré les oppositions d’ONG locales – par exemple en France – suite à l’annonce d’une nouvelle opération de forage d’une dune sous-marine au large de Lannion en Bretagne, des mesures peinent à être mises en place, mais surtout à être appliquées. 

Des pays comme le Sénégal ou encore le Bénin, ont d’ores et déjà adopté des dispositions dans l’objectif de protéger leurs rivages, et de fermer définitivement plusieurs de leurs gisements côtiers. Or, ces nouvelles réglementations sont généralement enfreintes par les sociétés industrielles. « Le prélèvement de la ressource ne date pas d’hier, observait Eric Chaumillon pour Le Monde. Mais il va se développer, tout comme les conflits d’usage. Nous avons des lacunes dans la connaissance des échanges sédimentaires entre côte et avant-côte. Les bancs de sable sont mouvants, nous ne savons pas quantifier les flux. » 

Pourtant, des solutions peuvent exister et sont proposées pour lutter contre cette exploitation massive d’une ressource vitale à notre écosystème. Le recyclage est l’idée la plus couramment avancée, avec près de 80 % du béton qui pourrait être réutilisé. Néanmoins cette technique est jugée inutile : le coût du sable étant moindre, elle n’apparaît pas avantageuse. Entre extraire du sable pour une bouchée de pain ou payer le recyclage de ce dernier, les entreprises, gouvernements et revendeurs, ont rapidement fait leur choix. 

Pour en savoir plus : Sable en voie de disparition – Le Dessous des cartes 

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