ONG Memorial : L’acharnement s’intensifie dans le Caucase du Nord

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Quelques jours après l’arrestation du directeur de son antenne tchétchène le 12 janvier, l’ONG Memorial est la cible d’un incendie criminel dans ses bureaux en Ingouchie. Un début d’année critique pour l’organisation de défense des Droits de l’Homme.

L’ONG Memorial (« Мемориал » en Russe) encore meurtrie par la perte de son cofondateur Arseni Roginski en décembre 2017, fait face à deux attaques en ce début d’année. Une première survenue au début du mois : l’arrestation de Oyoub Titiev responsable local en Tchétchénie. Le ministère de l’Intérieur tchétchène a affirmé qu’ « au moins 200 grammes de cannabis avaient été retrouvés dans sa voiture » lors d’un contrôle de police.

Le militant et les membres de Memorial contestent l’accusation, assurant que la drogue y a été placée à son insu. Sa famille, menacée par la police tchétchène afin d’obtenir les aveux du militant, a dû quitter le pays. Cette arrestation suspecte survient alors qu’Oyoub Titiev enquêtait sur les disparitions massives de personnes en Russie depuis la fin 2016. Il risque désormais jusqu’à 10 ans d’emprisonnement.

Deuxième coup de massue pour l’ONG, le 17 janvier, un incendie criminel a ravagé les bureaux de l’ONG à Nazran, en Ingouchie. Dimitri Peskov le porte parole du Kremlin a affirmé qu’il n’y avait aucun lien entre l’arrestation d’Oyoub Titiev et l’incendie des bureaux.

De son côté, Amnesty international insiste sur le fait que «Les autorités russes, qui cherchent depuis longtemps à empêcher Memorial de s’exprimer sur les questions relatives aux droits humains, doivent diligenter une enquête approfondie et efficace. ».

Un devoir de mémoire

Fondée par des dissidents soviétiques à la fin des années 80, Memorial est l’ONG la plus ancienne sur le territoire Russe. Elle est parvenue à s’implanter partout via ses différentes antennes, à la fois dans les grandes villes du pays mais aussi à l’étranger, comme en Ukraine et au Kazakstan. Cet étalement rend difficile son contrôle par le gouvernement. L’organisation qui milite pour « la perpétuation de la mémoire des victimes de répressions » a fait de la restitution des noms des victimes des crimes de l’URSS la base de son travail.

Depuis sa création, elle a recueilli des millions de documents et de témoignages. Mais les espérances de l’ONG se heurtent à la forte propagande et le contrôle de l’historiographie orchestrée par le gouvernement Russe. A l’histoire glorieuse contée par les officiels, Memorial oppose une histoire indépendante, proche des faits, visant à restaurer la mémoire historique.

Après l’arrivée de Vladimir Poutine en 1999, l’association a élargi son champ d’enquête au présent, menant un travail de fond pour le recensement des personnes récemment disparues, emprisonnées et torturées dans la région du Caucase du Nord. Ce dernier élément a renforcé la méfiance des autorités russes et des gouvernements locaux envers l’ONG, les amenant à multiplier les attaques à son encontre.

Des actes d’intimidations répétés

Des perquisitions à l’emprisonnement, les actes d’intimidations visant l’ONG sont monnaies courantes. Depuis les années 2010, Memorial a été classée par le gouvernement Russe comme « agent de l’étranger » car elle bénéficie de financements occidentaux. Cette dénomination, utilisée dans les années 70-80 pour évoquer les dissidents œuvrant pour l’Occident, a toujours été contestée par les membres de l’organisation.

A cela s’ajoute la multiplication des perquisitions depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Au printemps 2013, les autorités russes ont saisi près de 1900 documents de l’organisation. En 2014, point culminant des provocations, l’ONG a été menacée de dissolution par la justice russe. Ses historiens sont aussi individuellement visés par les attaques. Le cas le plus marquant remonte à 2009, lors de l’assassinat de Natalia Estermirova, prédécesseur d’Oyoub Titiev, qui n’a donné lieu à aucune condamnation.

Autre provocation du gouvernement, en 2016: l’emprisonnement de l’historien Russe Youri Dimitrev pour pédophilie sur sa fille adoptive. Une affaire dénoncée comme créée de toutes pièces par les membres de Memorial. Il devrait être relâché à la fin du mois car après expertise, « les images n’ont pas été reconnues pornographiques ».

Deux nouvelles tentatives d’intimidations qui témoignent encore une fois de l’acharnement du pouvoir russe à faire taire les voix de Memorial. Mais ses historiens, loin d’être impressionnés ne semblent pas prêts à se taire.

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