Nil : le fleuve de la discorde

Andrieu Laura

Les tensions sont toujours vives autour du partage des eaux du Nil. La construction du plus grand barrage d’Afrique est sur le point de s’achever en Ethiopie, au mécontentement de l’Egypte. Les gouvernements des deux pays se sont rencontrés la semaine dernière pour trouver un terrain d’entente. L’occasion de revenir sur la « guerre de l’eau » qui divise l’Afrique.

Jamais un fleuve n’aura suscité autant de convoitises. Le Nil oppose depuis des décennies, les pays riverains sur le partage de ses eaux. Une rencontre entre les dirigeants égyptiens et éthiopiens, jeudi 18 avril, a ramené le sujet sur la table. En cause ? La construction d’un gigantesque barrage en Ethiopie qui pourrait entraîner une baisse du débit du fleuve. Et donc de l’approvisionnement en eau de l’Egypte. Sa capacité en ferait alors le barrage hydroélectrique le plus puissant de tout le continent.

Le Nil, propriété de l’Egypte?

Mais comment expliquer ces tensions autour du plus long fleuve du monde ? Petit retour en arrière. Le Nil est composé du Nil Bleu qui prend sa source en Ethiopie et rejoint le Nil Blanc à Khartoum. Il traverse le Soudan et l’Egypte. Le premier accord sur le partage du Nil date de 1929, alors que l’Egypte est toujours sous influence britannique. Les anglais – ayant la main mise sur la plupart des pays voisins du Nil- décident d’avantager le Soudan et l’Egypte en leur accordant près de 87% du débit du fleuve. Depuis, le gouvernement égyptien insiste sur ses « droits historiques » renforcés par un second traité en 1959 : un droit de veto sur toute construction susceptible de réduire le débit du Nil.

Une situation qui laisse un mécontent : l’Ethiopie. Privé d’un accès au Nil Bleu, dont les eaux traversent pourtant ses terres, le pays riposte en 1954. Le gouvernement éthiopien refuse d’accorder des concessions aux pays situés en aval du fleuve- sous-entendu l’Egypte – sous prétexte qu’ils lui nient un droit sur ses eaux. La tension monte d’un cran en 1958 quand le Soudan se lance dans la construction de son troisième barrage sur le Nil Bleu. La réaction égyptienne ne se fait pas attendre : une offensive militaire est décidée. Le Caire, sous pression internationale, renonce finalement au conflit.

La revanche de l’Ethiopie

Après plusieurs années de statu quo, cinq pays africains décident de s’organiser contre l’Egypte et le Soudan. L’Ethiopie, le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda et le Kenya signent un accord en 2010 pour contester les droits des deux pays. L’année suivante, l’Ethiopie dévoile son ambitieux projet : la construction d’un immense barrage. Le « Grand barrage de la renaissance » qui doit alimenter le secteur agricole du pays. Une annonce qui coïncide étrangement avec le début des révolutions arabes en 2011 d’après Mahmoud Abou-Zeid.

« L’annonce a été faite pour la première fois au mois d’avril 2011 soit juste après le début de la révolution égyptienne, a déclaré le président du Conseil Arabe de l’Eau, sur TV5 monde. Je pense que l’Ethiopie a profité que l’Egypte avait d’autres préoccupations pour démarrer la construction du barrage ».

Une construction entamée en 2012 et qui est sur le point de s’achever dans le nord-ouest de l’Ethiopie. 145 mètres de hauteur, 1800 mètres de long, 6000 MW : il s’agira du plus grand barrage d’Afrique. L’objectif ? Industrialiser le pays et remédier aux pénuries d’électricité. L’Ethiopie pourrait devenir le principal producteur d’électricité pour le continent. Au grand dam de l’Egypte.

« Grand barrage de la Renaissance » en Ethiopie

Le problème ? Le barrage se trouve sur le  Nil Bleu. Or l’Egypte en dépend à 70% de ce cours pour son eau. Le Caire craint que le débit du Nil ne soit réduit, ce qui aurait des conséquences néfastes sur son agriculture. En 2013, le président Morsi brandit la menace militaire. La « guerre de l’eau » est encore une fois évitée et un accord est signé en 2015. Egypte, Soudan et Ethiopie se mettent à la table des négociations et s’accordent sur la construction du barrage éthiopien et sur la répartition des eaux du Nil.

Mais depuis les relations entre les pays se sont dégradées sur fond de tensions politiques. Deux camps se dessinent : l’Ethiopie et le Soudan face à l’Egypte et Érythrée. Une lutte de puissance est finalement à l’œuvre. L’Ethiopie avec ses 100 millions d’habitants, se modernise et développe son industrie. D’où la nécessité de produire de l’électricité pour faire tourner ses usines. « La querelle du Nil est le révélateur du déclin de l’Egypte face à l’émergence de nouvelles puissances en Afrique », affirme d’ailleurs Christophe Ayad, chef du service international du Monde, dans un édito sur France Inter.

C’était tout l’objet de la rencontre entre les dirigeants éthiopiens et égyptiens jeudi 18 janvier. « L’Egypte ne fera pas la guerre à ses frères », a d’ailleurs déclaré le président Al-Sissi. Les deux pays n’arrivent pourtant toujours pas à s’entendre sur les impacts sociaux et environnementaux de ce barrage. Les pays riverains n’ont pas fini de s’affronter pour le partage des eaux de ce fleuve, autrefois considéré comme sacré.

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