Rencontre avec François Croquette, ambassadeur pour les droits de l’Homme

Tancrède Chambraud

Le 10 décembre marquait le début des célébrations du 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. A cette occasion, François Croquette, ambassadeur pour les droits de l’Homme chargé de la dimension internationale de la Shoah, des spoliations et du devoir de mémoire a accepté de se confier au Tour du Monde de l’Actu.

Pouvez vous dresser un état des lieux de la situation des droits de l’homme dans le monde aujourd’hui ? Peut-on parler de progrès ?

Malheureusement non. Le constat général, celui fait par les grandes organisations de défense des droits de l’Homme, comme les Nations Unies, ou par des pays comme la France est le suivant : la situation se détériore. Quand on me demande de faire un tableau de la situation des droits de l’homme dans le monde, c’est un tableau de Soulages qui me vient à l’esprit : du noir, du noir et encore du noir. Avec un peu de lumière parfois, il y a quelques zones dans lesquelles on enregistre des progrès. C’est pour nous une source d’espoir mais le tableau d’ensemble est assez noir.

Y a t-il certains pays qui demandent une attention plus particulière ?

Ce ne sont en effet pas les priorités qui manquent ! Les crises, surtout, attirent notre attention. On pense à la Birmanie et la crise des Rohingyas, ou au Yémen, qui traverse la plus grave crise humanitaire de son histoire, avec une population menacée par le choléra.

On pense aussi à la Libye, avec les images que CNN a diffusées récemment, même si on connaissait déjà la situation, grâce à Médecins Sans Frontières, ou aux journalistes du Monde, qui avaient enquêté sur ces pratiques esclavagistes en Libye. Il y a aussi des crises oubliées, dont on ne parle pas assez, comme par exemple en République de Centrafrique. D’autres zones du monde ont elles aussi besoin d’une assistance et d’un éclairage sur la situation des droits de l’Homme pour que les crimes qui y sont commis ne restent pas impunis.

Vous avez parlé du Yémen, de la Birmanie, de la Libye… ces pays sont les priorités pour 2018 ?

Oui, je pense que ce sont des priorités qui resteront à l’agenda de la Communauté Internationale, du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui est chargé de se saisir des questions qui ont trait à la sécurité et à la paix et qui, aujourd’hui, s’engage de plus en plus sur la question des droits de l’homme.

Et c’est une bonne chose parce que là où l’on commence à violer les droits de l’Homme (et c’est la position que défend la France au Conseil de Sécurité) on aura probablement une situation de crise, voire de guerre. C’est ce qu’il s’est passé par exemple en Syrie. La crise a commencé par des violations de droits de l’Homme sur des militants, et ça a donné naissance au Printemps Arabe, puis à la situation que l’on connaît depuis 6 ans. C’est la pire guerre que le XXIème siècle ait connue à cette date. Et malheureusement on n’a peut-être pas réagi assez vite à ces violations pour tenter d’enrayer la spirale.

« Si l’on devait faire un tableau de la situation des droits de l’homme dans le monde, c’est un tableau de Soulages qui me vient à l’esprit : du noir, du noir et encore du noir. »

A l’approche des élections en Russie (qui auront lieu le 18 mars 2018), est ce que l’on peut espérer une amélioration de la reconnaissance des défenseurs des droits de l’Homme dans le pays ? 

La situation en Russie est très difficile: les défenseurs des droits de l’Homme sont en première ligne. Ils ont été victimes de harcèlement ces dernières années, notamment à travers une loi sur les ONG. La période électorale qui s’ouvre est à la fois une période de danger et d’opportunités. De danger, parce qu’il y a un risque de crispation du pouvoir, mais aussi d’opportunités, parce qu’on va parler de la Russie. C’est ce que l’on peut faire de mieux : attirer l’attention sur la situation des défenseurs de droits de l’homme en Russie, qui se trouvent actuellement soit en résidence surveillée, soit en prison.

Chaque fois que je leur pose la question (parce qu’on a peur de les mettre davantage en danger en parlant d’eux), la réponse est : « Nous avons besoin que vous parliez de nous pour avoir un espoir que notre sort s’améliore ». Alors oui, je veux rester optimiste et croire que les pressions que nous exercerons, nous, les états, la communauté internationale, les associations, permettront d’obtenir la libération de certains responsables d’associations qui sont aujourd’hui emprisonnés en Russie.

Est ce que vous pouvez expliquer en quoi consiste votre poste et ce que fait votre département au sein du ministère des Affaires Etrangères ?

Nous sommes une toute petite équipe de trois personnes donc nous n’avons pas les moyens de gérer toutes les crises graves et profondes. Notre rôle est de servir d’aiguillon, d’alerter sur des situations qui sont peut-être méconnues, d’essayer de coordonner les efforts. Il y a beaucoup de services du ministère des Affaires étrangères et d’autres ministères, comme la Justice par exemple, qui s’occupent des questions des droits de l’Homme.

L’important c’est d’essayer d’avancer ensemble (en tous cas c’est ce que j’essaie de faire) pour avoir une forme de coordination entre tous les acteurs publics mais aussi privés, de sorte que cette communauté de défenseurs des droits de l’Homme se sente épaulée par les pouvoirs publics.

« Il faut éviter le piège qui serait celui du donneur de leçons: nous ne sommes pas au dessus du lot. »

A quoi sert la défense des droits de l’Homme, concrètement, dans la vie de tous les jours ?

En France, on a la chance de vivre dans un état de droit, donc on peut se dire que tout ça n’est pas si important. Mais, ce sont les droits de l’Homme sont au centre de cet état de droit. Les crises, traversés par la Syrie ou la Birmanie ont commencé par une négation des droits fondamentaux de la personne, qui a conduit à des milliers de morts et de déplacés.

Aujourd’hui, on voit si l’on avait réagi a temps on aurait peut-être pas eu à devoir faire face à des crises infiniment plus graves ainsi qu’à des guerres. C’est pour ça que la défense des droits de l’Homme doit être aujourd’hui encore au cœur de notre diplomatie et au cœur de l’action du gouvernement.

C’est aussi pour ça qu’on est tous responsables de nos actions en matière de droits de l’Homme, la France comme les autres. Il faut éviter le piège qui serait celui du donneur de leçons: nous ne sommes pas au dessus du lot.

On aime à dire que la France est la patrie des droits de l’Homme, c’est très beau, mais il faut encore s’assurer que ce soit bien le cas au quotidien, dans les prisons, dans les camps de réfugiés, dans tous les endroits où il est possible que les droits de certaines personnes ne soient pas respectés. C’est à nous d’être vigilants, ensemble, de faire en sorte qu’on progresse. Moi je n’abandonne pas cette idée de progrès malgré la situation difficile dont on a parlé au début.

Dans certains pays africains, population et dirigeants posent souvent la question de la légitimité de l’intervention d’un pays dans un autre. Est ce que vous pensez qu’un pays comme la France a le droit d’intervenir sur la question des droits de l’Homme en République Centrafricaine, par exemple, ou dans d’autres pays du monde ?

C’est une question essentielle en relations internationales, celle du droit ou du devoir d’ingérence, selon le point de vue. Il y a eu un mouvement dans les années 1990 en faveur de ce droit d’ingérence porté, par exemple, par Bernard Kouchner ( fondateur de Médecins Sans Frontière et ministre des Affaires Etrangères et Européennes de 2007 à 2010, en autre). On a vu que ça pouvait conduire à des erreurs ou des critiques très fortes. Sur ce point, la Libye est un bon exemple.

En même temps, je reste persuadé que nous avons une forme de devoir, je ne parlerais pas de devoir d’ingérence parce cela pose des questions d’équilibre entre certains pays, mais je parlerais de la « responsabilité de protéger ». C’est une notion qui est maintenant inscrite dans le corpus des Nations Unies, selon laquelle nous avons la responsabilité de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour protéger les enfants, femmes et hommes menacés ou qui risquent de perdre la vie face à des situations de crise.  Je crois que c’est ce concept là qui doit guider notre action, au quotidien, dans la diplomatie et dans le travail des associations.

Pour écouter l’ambassadeur, c’est par ici :

 

Tancrède Chambraud et Maya Baldoureaux

Laisser un commentaire