Le suicide, principale cause de mortalité pour les Autochtones canadiens

Marion Fontaine

Au Canada, le suicide est la première cause de mortalité des moins de 40 ans chez les peuples indigènes des Premières Nations et les Inuits. Le constat est encore plus alarmant chez les 15-25 ans de ces communautés, où le taux de suicide est cinq fois supérieur à la moyenne nationale.

En 2016, onze jeunes de la tribu Attawapiskat de l’Ontario ont tenté de se suicider en une nuit – s’ajoutant aux 100 tentatives de suicide sur les derniers mois pour cette communauté de 2000 personnes. Sur une période de trois mois, cinq adolescents de la communauté Crie Pimicikamak, dans le Manitoba, se sont donné la mort. En juin 2017, trois fillettes de douze ans d’une autre communauté de l’Ontario sont retrouvées mortes après avoir conclu un pacte de suicide. Ces trois Premières nations se sont déclarées en état d’urgence.
Ce ne sont malheureusement que quelques exemples dans cette crise  qui touche les populations indigènes canadiennes. Celle-ci dure depuis des années, mais avec cette nouvelle vague de suicide, le Canada a redécouvert la détresse des populations autochtones.

Des chiffres inquiétants

Le taux de suicide, deux fois supérieur à la moyenne nationale dans les communautés autochtones, est alarmant. Parmi les Premières Nations, les Métis et les Inuits, une personne sur cinq a indiqué avoir déjà eu des pensées suicidaires au cours de sa vie.  Les jeunes de 15 à 25 ans sont les plus touchés : ils se donnent cinq fois plus la mort que le reste des Canadiens.
La situation des Inuits est encore plus préoccupante : le taux de suicide est six à onze fois supérieur à la moyenne nationale. En 2004, 45% des Inuits âgés de 15 à 24 ans au Nunavik (Québec) ont indiqué avoir déjà pensé mettre fin à leurs jours.

À l’occasion de la 28e Semaine de prévention du suicide au Québec (du 4 au 10 février 2018), une vidéo a été postée sur Youtube par la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et Labrador (CSSSPNQL). Traduite en une dizaine de langues amérindiennes, en plus du français et de l’anglais, elle vise particulièrement les jeunes autochtones et leur rappelle qu’ils ne sont pas seuls. Derek Montour, président du conseil d’administration du CSSSPNQL, explique à Radio Canada : « Le message est plus fort quand tu l’entends dans ta langue ».

Marginalisation, pauvreté et insécurité

Les 4,9% de la population canadienne identifiés comme autochtones sont très mal vus et marginalisés. Ces 1,67 million d’individus restent des citoyens de seconde zone. Selon un sondage réalisé par l’Institut Environics en 2016, plus de la moitié des résidents des provinces d’Alberta, du Manitoba et de Saskatchewan, où vivent respectivement 16%, 13% et 10% des Autochtones, décrivent la relation entre les communautés indigènes et le reste de la population comme « plutôt négative » et « très négative ». Les stéréotypes racistes persistent toujours : les Autochtones seraient bêtes, paresseux, alcooliques et ne vivraient que de l’aide sociale de l’Etat.

L’exclusion est aussi économique. Selon le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), 38% des enfants autochtones vivent dans la pauvreté. Ce taux atteint 76% dans le Manitoba, où les Premières nations ont les pires conditions de vie. Dans cet État du sud du Canada, le troisième le plus peuplé par les Autochtones, les Premières nations vivent en moyenne huit ans de moins que les autres Manitobains. Dans certaines communautés, plus de 80% de la population dépendent des aides sociales de l’Etat. Seulement 28% sont diplômés du secondaire, le taux le plus bas parmi le reste du Canada.
Le taux de scolarisation des Amérindiens dans le reste du pays est généralement plus bas que les non-Autochtones, soit 50% par rapport à 70%. Cette faible scolarisation limite considérablement les opportunités d’emploi. Le taux de chômage a d’ailleurs atteint 11% en 2015, soit le double du reste de la population. Les Autochtones ayant un travail sont généralement moins payés.

Ils sont aussi plus exposés à la violence, à l’alcoolisme et aux drogues. Dans la communauté d’Uashat Mak Mani-Utenam (Québec), sur les 44 personnes qui se sont suicidées depuis 1994, 40 souffraient d’une dépendance à l’alcool ou aux drogues.

Environ 50% des Premières nations résident dans des réserves, territoires dont ils peuvent disposer librement. Dans les faits, ils vivent dans une extrême pauvreté ; les familles s’entassent dans des logements insalubres qui n’ont parfois ni eau potable ni électricité.
Dans un rapport publié en janvier 2017, le bureau du coroner du Québec qualifie ces réserves de « régime d’apartheid« . « Campés et souvent malheureux dans des réserves où [les Autochtones] ne peuvent ni se développer ni s’émanciper, il leur est aussi pénible de les quitter sous peine d’être rejetés par leurs pairs et de perdre leur identité. Comment envisager un avenir meilleur dans ce contexte? »

Les pensionnats indiens, un « génocide culturel »

Étude dans un pensionnat indien catholique, à Fort Resolution (Territoires du Nord-Ouest)

À ces maux s’ajoutent à un traumatisme plus ancien. De la fin des années 1800 jusqu’en 1996, plus de 150 000 enfants autochtones ont été enlevés de force à leur famille pour être « instruits » et « assimilés » dans des pensionnats religieux. En 1883, le Premier ministre John A. Macdonald affirmait :  « les enfants indiens devraient être retirés de l’influence de leurs parents, et la manière d’y arriver est de les placer dans des écoles industrielles où ils vont acquérir les habitudes et les pratiques des Blancs. » Là-bas, les enfants étaient victimes de mauvais traitement et d’abus sexuels. Au moins 3200 y ont péri, la plupart de la tuberculose.

Le but de ces pensionnats était de détruire l’identité des Amérindiens. Ils se sont vu déposséder de leurs terres, ils ont perdu le contrôle sur leurs conditions de vie et leurs croyances ont été anéanties. La Commission de vérité et de réconciliation, créée pour enquêter sur les pensionnats indiens, a qualifié cette période de « génocide culturel« . « Certains des dommages que les pensionnats ont infligés aux familles autochtones, à leur langue, à leur éducation, à leur santé pourraient bien être perpétués, voire empirer en raison des politiques gouvernementales actuelles », conclut-elle.

Aujourd’hui encore, les pensées suicidaires dans les réserves des Premières nations sont souvent associées aux antécédents familiaux de fréquentation d’un de ces pensionnats religieux. De nombreux dirigeants autochtones s’accordent à dire que la misère, l’alcoolisme, la violence et les suicides sont l’héritage de cette politique d’assimilation. Justin Trudeau, actuel Premier ministre, a reconnu que les pensionnats étaient « à l’origine d’un des plus sombres chapitres de l’histoire canadienne, [ont] eu un profond impact, durable et nuisible, sur la culture, le patrimoine et la langue des Autochtones ».

Quelles solutions ? 

Concernant les conditions de vie des Autochtones, le gouvernement canadien s’est engagé à consacrer 8,4 milliards de dollars canadiens sur cinq ans pour la santé, l’éducation et les infrastructures.

Pour le reste, il va falloir du temps afin que les Amérindiens se remettent des pensionnats et que le reste de la population change de regard sur ces communautés. En 2008, le Premier ministre Stephen Harper a présenté des excuses officielles au nom du Canada pour les torts causés aux Autochtones et a accordé 1,9 milliard de dollars canadiens en compensation pour les anciens élèves, mais ce n’est pas suffisant. La Commission de vérité et de réconciliation a publié dans son rapport 94 recommandations pour reconstruire les relations entre les peuples amérindiens et le reste de la société canadienne, comme adopter la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, redéfinir les systèmes d’éducation et de santé des Premières nations ou encore demander au Pape de s’excuser au nom de l’Église catholique.

Les défis sont encore nombreux pour permettre aux premiers habitants du Canada de reconstruire leur identité et de retrouver une dignité.

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